PRÉAMBULE

Avant de dialoguer, il est intéressant, important, de connaître comment nous-mêmes et les autres nous regardent. Je me suis donc lancée dans un périple très subjectif, parcellaire et certainement partial, en Europe, puis vers nos marges, et ensuite vers des horizons plus lointains pour recueillir les perceptions, les images, véhiculées par la presse ou la littérature, qui circulent sur notre ensemble communautaire. Elles expriment aussi bien le désir que le rejet, l’admiration que la critique, beaucoup plus rarement de l’indifférence, de l’étonnement souvent pour ce continent paraît-il uni où les murs ne sont pas tous tombés, voir celui de Chypre. Elles sont imprégnées, traversées le plus souvent par l’histoire européenne tourmentée de l’Europe avec elle-même et avec les autres, malgré une actualité apaisée. Quoique… là encore, il y aurait à redire : à peine les secousses économiques et financières arrivées, que la tentation du repli sur soi, parfois contre les voisins les plus proches, se manifeste à nouveau… Comment dialoguer avec les autres avec un tel poids de siècles malmenés qui parfois nous empêchent de dialoguer avec nous-mêmes, de rancoeurs non diluées, en témoigne cette ville, ce pays, la Belgique, où nous nous rencontrons.

C’est donc à un voyage que je vous invite, géographique mais aussi parfois historique, à la rencontre de nous-mêmes, dans le regard des autres.

L’EUROPE VUE PAR LES EUROPÉENS

J’ai commencé par nous autres citoyens d’Europe. Et pour ce bout de chemin, j’ai choisi un très agréable compagnon de voyage, un journaliste hollandais, Geert Mak, qui vient de publier un très beau recueil : Voyage d’un Européen à travers le XXème siècle (1). Le parti pris de cet écrivain voyageur est une reconstruction impressionniste de notre continent animée en filigrane par cette question : sommes-nous vraiment une communauté alors que nous nous heurtons si souvent aux fractures passées - les tranchées de la première guerre mondiale, les bombardements et les déportations de la seconde, les ruines de 1870 ou des conquêtes napoléoniennes, le mur de Berlin, le rideau de fer, etc. ? Sommes-nous sûrs d’avoir réussi à surmonter ces fracas divers ? En 1934, le philosophe allemand Edmund Husserl voyait ainsi le futur de notre petit monde : « La crise de l’existence européenne ne peut avoir que deux issues : ou bien le déclin de l’Europe devenue étrangère à son propre sens rationnel de la vie, la chute dans la haine spirituelle et la barbarie, ou bien la renaissance de l’Europe à partir de l’esprit de la philosophie grâce à un héroïsme de raison. »

Les récentes consultations populaires en vue d’une intégration européenne plus forte, en France, aux Pays-Bas et en Irlande, c’est-à-dire partout où les peuples ont été consultés, à l’exception de l’Espagne, ont donné une indication sur le pouvoir de la raison ou de la pensée : les citoyens européens réagissent encore très émotionnellement au fameux grand machin. L’Europe institutionnelle est perçue au mieux comme une bureaucratie lointaine et inefficace, au pire comme un monstre mauvais, responsable de tous nos maux, privés et publics, tandis que les préjugés de part et d’autre des frontières restent très forts. On peut trouver sur la toile de drôles de cartes, ramassis d’insultes réciproques, condensés de préjugés. Nous sommes loin des allégories douces des origines ou de la sympathique auberge espagnole du cinéaste Cédric Klapish. Bien sûr comme autrefois les aristocrates qui circulaient sans passeport d’un bout à l’autre du continent, les intellectuels, les élites politiques, ignorant les frontières ont intégré la force de la raison.

Régulièrement on interroge un panel de citoyens européens pour connaître leur humeur européenne, l’image qu’ils auraient d’eux-mêmes en tant qu’européens, mais qui finalement s’avère toujours être une vue sur eux comme nationaux, pas sur ce nous collectif quelque peu illusoire…
Ainsi regardons quelques éléments d’un sondage pour la chaîne européenne par excellence, Arte, réalisé en 2007, en Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne et Pologne
Question : Lorsque vous pensez à l’Europe, quel est le mot qui vous vient le plus spontanément à l’esprit ?
Allemagne Espagne France G-B Pologne Ensemble
- Euro 78 81 49 39 43 60

Le fait d’appartenir à l’Europe vous donne-t-il le sentiment que votre identité et votre culture sont :
All Esp Fr G-B Pol Ensemble
- Dav protégées 28 44 26 23 21 28
- Dav menacées 48 25 42 48 24 40
Où l’on voit que les valeurs spirituelles ne définissent donc pas encore vraiment l’Europe…
Sur le site du Passant ordinaire, un bien beau titre pour une vision assez noire et critique de l’Europe, on peut lire ceci, sous le titre L’Europe vue d’Europe –(Emmanuel Renault) :
« Que représente-t-elle, là-bas, en Roumanie, notre Europe ? Une puissance économique et financière qui impose ses règles, qui donne des leçons de démocratie lorsqu’un candidat populiste arrive au second tour des élections roumaines, ou encore, lorsque le gouvernement roumain accepte d’accorder aux citoyens américains l’impunité face au futur Tribunal Pénal International. Aussi de nombreux Roumains parviennent-ils à se réjouir, à droite comme à gauche, lorsque Le Pen arrive au second tour des élections présidentielles françaises, ou encore, lorsque l’Europe finit par concéder, dans les statuts du TPI, un statut dérogatoire pour les citoyens américains.
On trouve même certains Roumains pour comparer Ceausescu et la Commission : le premier demandait de consentir aux sacrifices qui conduiraient les générations futures à jouir des bénéfices du socialisme accompli, la seconde demande de consentir aux sacrifices qui conduiraient les générations futures à une démocratie prospère.
Vue d’une autre Europe, voici notre Europe. En son versant négatif : un colonialisme de l’impuissance – incapable d’asseoir sa puissance, face à l’hégémonie américaine, sur une politique étrangère cohérente ou un modèle politique et social crédible, elle s’accorde l’illusion d’être un empire en imposant sa loi à de faibles voisins. En son versant positif : une prospérité rêvée tellement longtemps qu’il faut bien se contenter d’une copie imparfaite – l’Europe : les Etats-Unis du pauvre. »
(2)

L’Europe s’autoalimente à l’envi d’images populistes, rassemblées dans un « on » immatériel, menteur, prédateur, pervers. Cela s’appelle l’euro scepticisme, un système décortiqué souvent et drôlement par Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles.
Dans leur livre sur « l’Europe vue par les Britanniques », Catherine Illic et Chloé Leprince, toutes deux correspondantes à Londres pour de grands médias suisses, c’est-à-dire à cette place privilégiée du dehors et du dedans de l’Europe, concluent que les Anglais restent définitivement à part de l’Europe. Ils regardent tour à tour l’Europe comme une coûteuse entreprise bureaucratique, une institution fulminant des règlements rigides ou une pénible tour de Babel aux exigences linguistiques insurmontables... Et continuent à parler des continentaux en disant : « Là-bas en Europe ».

JPEG - 58.4 ko

J’ai commencé par les visons les plus sombres et négatives, en voici d’autres plus amusantes, plus positives pour poursuivre. Regardons d’abord ce tableau de François Boucher qui revisita au XVIIIème siècle, l’allégorie antique de l’enlèvement d’Europe par Zeus. L’image offerte invite à la douceur, tant par ses couleurs que par sa composition. Zeus/taureau est à terre tranquille, tandis qu’Europe s’est installée sur lui très sereine. Une vision bien tempérée donc.

JPEG - 575 ko

Observons maintenant la fresque brossée par Plantu, le plus célèbre des dessinateurs de presse français, pour l’Express : quatre récits s’y succèdent, celui d’un Moyen-Âge de fureur, puis de conquêtes napoléoniennes sanglantes, encore d’une Europe mise à feu et à sang par Hitler, avant d’arriver enfin à une ribambelle de citoyens européens tout fiers et joyeux de leur bulletin de vote communautaire.

Voyons encore cet autre dessin du caricaturiste Maximo d’El Païs, le grand quotidien espagnol, où l’on voit deux passants ordinaires, justement, arpenter les terres européennes avec ce dialogue entre eux : « quelle chance d’être né du bon côté de l’avenir ! », s’exclame le premier ; « et du passé », répond l’autre.

JPEG - 71.6 ko

Plus à l’Est en Roumanie, la caricature était vivante : une journaliste d’une grande radio privée rapportait, au mois de juin dernier, que le ministre de l’Education de son pays se disputait avec des enfants de classe maternelle au sujet du nombre d’étoiles sur le drapeau européen. Ce sont les enfants qui avaient raison… Il paraît aussi que la Tchéquie a choisi son slogan de présidence de l’Union pour le 1er janvier prochain : Evrope Osladime, une expression à double sens : « Nous adoucirons l’Europe » ou bien « Nous en feront baver à l’Europe ». Ainsi nous ne sommes pas très sûrs de qui nous sommes…

Pourtant, par le passé, et sans remonter à Hérodote, Erasme, Charlemagne, ou au siècle des Lumières où l’on voyait les penseurs circuler librement d’un prince à l’autre, le XIXème siècle particulièrement a été fécond en images positives de l’Europe : « Nous sommes le même peuple : fraternité des patries dans la suprême unité républicaine, les Peuples Unis d’Europe, voilà l’avenir. Nous sommes la même humanité. », prophétisait Victor Hugo, 70 ans avant les abîmes de la grande guerre. Tandis qu’Edouard Moreau, le chef de la Garde nationale durant la Commune de Paris, un révolutionnaire donc, en avril 1871, s’enthousiasmait pour la formation des États-Unis d’Europe, puisque le cycle de violence venait de s’achever avec la guerre franco prussienne, il en était tellement sûr… Comment de pas rappeler les Saint Simoniens, maître et disciples qui tous, les uns après les autres depuis l’aube jusqu’à la fin du XIXème siècle, militaient partout pour une Europe qui s’étendrait jusqu’à l’Orient et au Sud avancés, une Europe qui deviendrait monde, mais dans le respect des autres et leurs cultures. L’Europe vacille en permanence entre deux représentations d’elle-même : celle de la recherche d’une paix perpétuelle, et celle du repli national ou régional sur soi.

Pourtant, Est/Ouest/Nord/Sud continuent à rythmer la géographie et à dessiner les cartes de l’Union, à l’intérieur et hors de ses contours. Nous parlons toujours de l’Europe du Sud, du Nord, mais surtout de celle de l’Ouest et de l’autre, l’agaçante de l’Est, la pas bien élevée comme l’avait lancé un jour de colère le président français Jacques Chirac. Mais nous sommes toujours à l’Ouest de quelqu’un. L’Europe de l’Est se voit comme très occidentale par rapport à une autre Europe, pas encore européenne, qui serait encore plus à l’Est. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, le commentaire d’un géographe originaire des Pays baltes, à propos d’une carte de l’Europe présentée dans les livres d’école des petits Lituaniens. La frontière entre l’Est et l’Ouest n’y passe pas du tout entre la Pologne et l’Allemagne, ou entre la Tchéquie et l’Autriche… Elle propose une Europe de l’Ouest, ou plutôt une Europe du soir, dans la langue du pays, qui s’achèverait au-delà des Pays Baltes, basculant après Königsberg/Kaliningrad, à la frontière de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie, qui constituent l’Europe de l’Est, ou plutôt et plus joliment, celle du matin.

Voici un extrait du commentaire d’Olivier Vilaça, dans son très passionnant article : L’équilibre : un argument esthétique au service du politique. (3)

JPEG - 31.9 ko

« Si cette carte ne surprend pas au premier coup d’oeil, c’est que sa simplicité, son harmonie graphique et notre propre expérience de la cartographie trahissent vraisemblablement notre sens critique. Pourtant, en y regardant de plus près, on se rend rapidement compte de l’originalité du document. Non pas tant par les limites externes qui sont données à l’Europe - et que l’on a l’habitude de critiquer - mais bien par la limite interne qui répartit ici l’est et l’ouest de l’Europe d’une façon plutôt inattendue, en tout cas pour une personne habituée aux cartes politiques de feue la Guerre Froide. Un double commentaire est donc possible, portant successivement sur l’équilibre des masses, et sur l’arbitraire des contours.

On attribue généralement à Aristote, longtemps avant les grands voyages exploratoires des 18e et 19e siècles et la « découverte » de l’Australie et de l’Antarctique, l’intuition de l’existence de masses terrestres importantes dans l’hémisphère sud, venant nécessairement équilibrer celles de l’hémisphère nord, afin de permettre à la sphère terrestre d’être stable et de garder la tête en haut.

Il y a un peu de cette idée dans cette carte qui sépare l’Europe en deux parties quasiment égales. On ne peut certainement pas parler de symétrie, mais une impression d’équilibre se dégage nettement de cette composition colorée. Comme si chaque partie était naturellement le pendant de l’autre. D’un côté, se trouve, littéralement, l’Europe du « matin » (Rytu Europa), c’est-à-dire du Levant ou de l’Est. De l’autre côté, l’Europe du « soir » (Vakaru Europa), celle du Couchant ou du l’Ouest. La première est plus compacte, la seconde est plus éparpillée, mais l’impression générale est plutôt équilibrée. Et pourtant, les pédagogues de Vilnius ont choisi l’arbitraire contre l’histoire. »

Une dernière image de notre Europe renvoyée par nous-mêmes avant de partir vers ses contours, plus flous, ces zones où notre identité se perdrait… Ces marges que nous allons explorer : et si elles passaient à l’intérieur de nous-mêmes ? Que dire de ces citoyens européens rejetés de toute part, et pourtant sans frontières, donc Européens par essence, ces images tragiques de Roms, ou encore Gitans, ou encore Tsiganes, vivant dans les arrières cours de notre prospérité, alors même qu’un récent sommet européen s’est montré impuissant à les aider ? Et voici donc l’image véhiculée par un milliardaire américain aux racines européennes dans plusieurs quotidiens à travers le monde :
« J’ai été témoin des conditions épouvantables et inhumaines dans lesquelles tant de Roms vivent de nos jours. Leurs niveaux de vie se sont effondrés. Ils vivaient mieux sous le communisme lorsque le gouvernement fournissait des services fondamentaux tels que le logement et l’emploi. » Il s’agit de George Soros bien sûr…`
Encore une fois : comment aller vers les autres, si nous ne voulons pas de nous-mêmes ?

L’EUROPE VUE D’AILLEURS

EURASIE

Alors que la crise géorgienne faisait tanguer dangereusement la planète, voici quelques semaines, avec quelques journalistes européens à Paris, j’ai eu l’honneur de déjeuner avec Michel Rocard, toujours député européen, qui présentait son dernier livre « Notre Europe » (4). Avec la verve qui le caractérise, l’ancien Premier ministre de la France répondait à une question sur la politique étrangère de l’Union, par cet oxymoron : « grâce à la perte de crédibilité des Etats-Unis, l’Europe, ce nain politique, qui ne ressemble à rien, en tout cas pas à ce qu’on pouvait imaginer, cette Europe a pourtant face à une Amérique de force et de violence, l’occasion historique de jouer un rôle diplomatique important. »
L’Europe serait donc un nain, nous dit Michel Rocard, géographiquement et politiquement. Mais la géographie n’est pas une science exacte, des contours flous peuvent se détendre. La politique peut parfois distendre les frontières, et surmonter des montagnes. Peut-être voyons-nous trop petit, quand d’autres ailleurs ou ici savent étirer des surfaces à l’infini. Au tournant du xixème au xxème siècle, des penseurs russes aussi sérieux que Soloviev, Berdiaiev ou Troubetskoi inventèrent l’Eurasie. Plus tard, dans les années trente, un bien curieux diplomate, Richard Coudenhove Kalergi, passionné par cette Eurasie, invente l’Eurafrique. Entre l’Eurasie et l’Eurafrique, écrit-il, la Méditerranée n’est plus une frontière mais un axe. Et en 1943, de retour de son premier voyage en Palestine où elle a organisé l’arrivée des réfugiés juifs d’Europe, dans un article pour la revue Aufbau, Hannah Arendt, tout à la fois eurasienne et eurafricaine, réinvente une fédération méditerranéenne. Trois projets humanistes, trois utopies qui veulent se démarquer du colonialisme paternaliste, sans toujours y parvenir, et à l’aune desquels nous mesurons l’espérance déçue des populations visées…

Si des penseurs russes chrétiens ont inventé ce concept d’Eurasie, qui par certains côtés sonne de façon douteuse, un peu mystique et un peu panslave, c’est aussi parce qu’ils se sentent européens, mais des européens déçus, mal aimés. Alors il faut inventer autre chose à l’image de ce poème de Nicolai Kliuev au début du XXème siècle :
« Nous sommes la foule des porteurs de soleil
Au moyeu de l’univers
Nous érigerons une maison joyeuse aux cent histoires
La Chine et l’Europe, le Nord et le Sud
Viendront dans la chambre en une ronde fraternelle
Pour rassembler l’Abysse et le Zenith
Leur parrain est Dieu lui-même et leur Mère
Est la Russie »

Les aristocrates russes du XIXème siècle n’avaient aucun doute sur leur appartenance à l’Europe : leurs enfants étaient éduqués par des précepteurs venus de France, d’Allemagne, ou de Londres, ils parlaient souvent mieux les langues dites étrangères, que le russe même. Et avec les rigueurs de l’hiver, ils descendaient s’adoucir en Italie. Les Tsars s’entouraient de penseurs et d’artistes venus de l’Ouest, confiaient leur protection entre les mains de généraux prussiens, et les mots voyageaient constamment entre les langues allemandes et russes. Pourtant, et ce n’est pas fini, ce pays continent a toujours suscité à l’Ouest de l’Europe, et plus singulièrement en France, un mélange d’amour fou, de désir, de haine, de peur et de rejet. Ainsi le marquis de Custine au retour de son périple russe dénonce l’illusoire « européanité » de la Russie dans laquelle il ne repère que duperie et faux-semblant, tandis que la correspondance, les projets, les actes d’un Alexandre 1er, tsar de toutes les Russies au début du XIXème siècle, indiquent tout au contraire un tropisme européen irréductible. Comment expliquer notre refus : peut-être qu’en ces terres immenses, nous pouvons réciter nos fantasmes mais aussi nos angoisses. Cette Eurasie est aussi une réaction à ces allers retours, une manière de tourner le dos à l’Europe, tout en lui restant fidèle. Cet eurasisme tombé en désuétude pendant des décennies reprend de la vigueur de nos jours, sous la poussée d’une nouvelle pensée slavophile mais aussi parce que l’Europe reste décidément fermée à la Russie, plus attentive à suivre l’ami américain dans son ostracisme. La crise géorgienne l’a encore une fois en partie montré.
Qu’est donc devenue la fameuse maison commune que voulait bâtir Mikhail Gorbatchev dès 1984. Voilà une image tellement positive, tellement simple, presque un dessin d’enfant. Pourquoi donc se couper de cet ensemble qui nous ressemble tant. J’ai voyagé en train de Saint Pétersbourg la très européenne à Krasnoiarsk au cœur de la Sibérie – quatre jours de train à travers une même plaine, au bout desquels je suis arrivée dans une ville qui était une copie quasi conforme de l’ancienne capitale… Dans la presse russe, on trouve souvent cette interrogation : pourquoi donc les Européens ne veulent-ils pas nous intégrer, alors que pour résister aux défis qui s’annoncent, un continent européen à la taille des nouvelles entités mondiales est indispensable ? Comment faire comprendre aux Russes que l’on est prêt à accueillir l’Ukraine et la Biélorussie au sein de l’Union, et pas la Russie, une divison géographique et géopolitique rendue décidemment caduque par l’histoire, sans même remonter jusqu’à Alexandre Nievsky ? Pourquoi donc se demandent-il, les Européens se privent-ils ainsi d’un trait d’union entre l’Orient et l’Occident ?

La TURQUIE, vestige d’une autre Eurasie

Voilà donc des questions russes. Il suffirait de changer un mot, et nous nous retrouverions en Turquie avec les même points d’interrogation. Pourquoi donc, se demandent aujourd’hui dans ce pays nombre d’intellectuels, de journalistes ou d’entrepreneurs, les Européens ne veulent-ils pas des Européens que nous sommes ? Là aussi l’histoire cohabite avec le présent comme à Izmir ou Istambul, villes résolument européennes. Elle affleure avec un Empire Ottoman que l’on pourrait décrire comme Européen, asiatique et africain, une sorte d’Eurafriquasie ou Eurasiefrique. Et l’on retrouve aussi une Turquie très européenne, durant la guerre de Crimée en 1851 où les envoyés spéciaux des premiers grands quotidiens décrivaient l’armée turque comme identitairement européenne. L’amertume et l’incompréhension affleurent donc à longueur de plume de Yachar Kemal à Orham Pamiouk. Et chez d’autres…

Mon amie écrivaine et journaliste Miné Kirikkanat, l’une des éditorialistes les plus célèbres de Turquie, plusieurs fois lauréate du prix du courage journalistique, a publié voilà trois ans à Istambul un roman qui a mis le pays sens dessus dessous. En turc ce livre s’intitulait Un jour la nuit, ce qui est devenu La malédiction de Constantin dans sa traduction française (5). L’Europe, c’est-à-dire l’Union avec ses institutions, y jouent un grand rôle. Miné a écrit un roman d’anticipation : un tremblement de terre suivi d’un tsunami ravagent Istanbul. La ville est coupée du monde. Mais des Turcs de la diaspora invoquent l’aide européenne. Istanbul détruite devient alors le théâtre d’une lutte sans merci entre Union européenne et États-Unis pour sa reconstruction, chacun voulant mettre la main par ce biais sur ce noeud stratégique. Dans ce livre, l’Europe est plutôt cynique, elle s’est oubliée elle-même avec ses valeurs, elle ne raisonne plus qu’en termes de convoitise stratégique et financiére, une stratégie à très court terme selon l’auteure, dont on sent à longueur de lignes l’amour terriblement déçu. Si ce livre a connu un succès exceptionnel, c’est certainement qu’il a rencontré un grand écho dans le sentiment populaire. Qu’elles sont loin, les eaux douces d’Europe, celles qui alimentent les citernes des palais d’Istanbul, dans le très beau roman de Brigitte Peskine, saga d’une famille juive turque au XXème siècle, l’histoire même d’une famille européenne.

JPEG - 192.8 ko

Pour le 50ème anniversaire du Traité de Rome, l’an passé, Ali Dilem, caricaturiste algérien, mais aussi sans frontières, lauréat du plus prestigieux prix américain du dessin de presse, a envoyé un dessin pour l’émission Kiosque de TV5Monde, comme il le fait chaque semaine. On y voit deux portes, l’une bleue frappé des étoiles européennes, l’autre rouge ornée du croissant et de l’étoile turque. Elles encadrent un faire part qui dit ceci : nous fêtons un anniversaire entre amis, veulliez nous excuser pour la gêne occasionnée. Derrière la porte bleue, on fait la bringue. Devant la rouge, un pauvre citoyen turc, son panier de courses à la main, rentre chez lui et montre son agacement d’être ainsi importuné…

2 – L’Union pour la Méditerranée

Hannah Arendt n’éprouvait certainement pas ces sentiments antirusse et antiturque, elle la native de Königsberg/Kaliningrad, ce lieu improbable et flottant entre langues, nations et cultures. C’est peut-être pour cela que, reprenant le rêve fou des disciples de Saint Simon d’un « système Méditerranéen », elle imagina l’utopie d’une fédération méditerranéenne. Relisons d’abord Michel Chevalier, disciple de Saint-Simon, qui laisse da plume redessiner la géographie dans le journal Le Globe en 1832 (6) : « La Méditerranée avec ses rives a été le continuel champ de bataille où s’entre-déchiraient l’Orient et l’Occident. Depuis le débarquement des Grecs en Troade jusqu’à la bataille de Navarin, la Méditerranée a été le principal chemin par lequel ils sont allés l’un l’autre se chercher à la main pour s’exterminer. La Méditerranée doit être désormais un vaste forum sur tous les points duquel nous communieront les peuples jusqu’ici divisés. La Médierranée va devenir le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident. » L’imaginaire des Saint Simoniens était sans limite, puisqu’il incluait dans ce système méditerranéen, l’Angleterre, l’Allemagne et prétendait même jeter des passerelles jusqu’au Nouveau Monde. Tout comme la géographie inventive d’Hannah Arendt, un siècle plus tard. En 1943, en pleine catastrophe européenne donc, c’est aussi dans une revue, Aufbau (Reconstruction), qu’elle esquisse les contours d’un monde nouveau, qui permettra tout à la fois de construire un avenir de paix et de liquider les tragédies de l’histoire (7).
Il suffit d’un peu d’imagination, nous dit-elle, et le pourtour de la Méditerranée serait un parc paysager à la manière de celui qui germa dans la tête du banquier visionnaire Albert Kahn, au siècle dernier, à Boulogne sur les bords de Seine, ou bien comme les fontaines en cascades de Grenade : l’on passerait d’un jardin à l’autre, d’une végétation à l’autre, d’une culture à l’autre, sans barrière, sans rupture. Des eaux douces d’Europe à Istanbul, on se laisserait glisser vers les vignes de Baalbek, avant de goûter aux oranges de Jaffa ou aux olives de Gaza. Viendraient les îles et les marais du Nil, le désert libyen, les vergers de Tunis puis les terrasses kabyles, les clochers de Barcelone, les figuiers de Sicile ou les ruines de l’Olympe. Ce rêve éveillé fut donc un jour écrit par Hannah Arendt, en 1943, alors qu’elle venait de quitter le vieux continent livré à la barbarie. Et pourtant, a priori, la philosophe n’évoque pas une figure de l’utopie. C’est de la réalité, du réel le plus effrayant qu’elle a nourri sa pensée et son œuvre, le nazisme, les totalitarismes, les nationalismes. Cette construction politique qui nous semble aujourd’hui hors du réel, allait presque de soi pour celle qui se projetait dans un monde dominé par l’intelligence, un monde d’humains philosophes. L’avenir l’impossible, celui qu’il fallait éviter, c’était justement l’inverse, fondé exclusivement sur des Etats nations, prétendus protecteurs de minorités et guettés un jour ou l’autre par des explosions.
Son premier voyage en Palestine est une révélation. Le choc de l’Orient, le soleil, la poussière, le désordre, assaillent la jeune bourgeoise allemande, et les images se figent, se juxtaposent, au premier rang desquelles celle des réfugiés juifs entassés dans des conditions précaires et celle des vieux habitants arabes de Jérusalem. À compter de ce moment, elle sait, qu’en dépit de toutes les disputes souvent très vives qui agitent le mouvement sioniste sur les formes de l’État à venir, " la question cardinale, c’est la question arabe " (3). Inlassablement, elle se demande comment combattre l’antisémitisme, comment assurer un avenir aux Juifs d’Europe qui fuient le génocide. De cette interrogation, elle commence à fonder une réflexion politique plus générale, avec une répulsion de plus en plus marqué pour l’État-nation, universel qui se prétend protecteur des droits des minorités, et s’autoproclame forme ultime d’administration de la démocratie. Elle décèle les fractures en germe au Proche-Orient, contenues dans le futur État, quel qu’il soit - binational, juif avec une minorité arabe, ou arabe avec une minorité juive. Dans tous les cas, les minorités seront perdantes.

Sa lucidité se fonde sur le réel. Elle n’a pas à regarder loin en arrière pour se rappeler la faillite des États d’Europe centrale explosant sous la pression des minorités, poussant le monde occidental une première fois dans le gouffre. C’est cette répétition qu’elle craint et qu’elle veut prévenir. Écoutons-là encore :

" La tentative de résoudre les conflits nationaux par la création d’un côté d’États souverains et de l’autre la garantie des droits des minorités au sein de ces États composés de nationalités différentes, cette tentative a connu dans notre histoire récente une défaite tellement spectaculaire qu’on pourrait penser que personne n’aurait l’idée d’emprunter à nouveau ce chemin. (...) Depuis les accords de paix de 1918, l’histoire nous offre un nombre impressionnant d’échecs à résoudre les conflits nationaux. Il n’y a aucune raison d’espérer trouver une solution au problème de la Palestine dans un esprit nationaliste, que ce soit à travers un petit État juif souverain ou dans un gigantesque empire arabe. "

Pas d’État, mais quoi alors ? Elle imagine des « maisons nationales », des " foyers ", des entités vivant en harmonie sous un immense chapeau fédéral, où l’on ne se pense plus en majorités ou minorités, mais en individus. Ses modèles pourraient aujourd’hui prêter à sourire, après un ou deux faire part de décès : les États-Unis bien sûr, mais aussi l’Union soviétique ou encore le Commonwealth britannique, désormais ombres passées. Et voilà notre Hannah penchée sur son planisphère qui trace les contours de sa Fédération méditerranéenne, toujours plus vaste, toujours plus loin, pour ainsi résoudre non seulement la question de la Palestine, mais aussi décoloniser en douceur. Aujourd’hui, à l’aune des dernières décennies marquées par la guerre, ces lignes nous semblent archaïques, quelque peu naïves et bien insuffisantes. Il faudrait les lire, en se glissant dans sa peau de fuyarde, en remontant le temps, jusqu’à cette année 1943 où elles furent écrites, un an seulement après la décision de mettre en marche la " solution finale ".
Ils étaient bien peu nombreux ceux qui, dès ce moment-là, comprirent qu’en Palestine " la question arabe " resterait la " question cardinale ". " La vérité, affirme-t-elle, c’est que la Palestine comme maison nationale pour les Juifs ne sera viable que si elle est intégrée comme d’autres petits pays, petites nations, dans une Fédération méditerranéenne. (...) Par ailleurs l’Espagne, l’Italie, et la France prétendent ne pas pouvoir vivre sans leurs colonies d’Afrique. Une telle fédération pourrait résoudre la question des colonies d’une manière équitable. Cela signifierait aussi que les Juifs réintègreraient la culture méditerranéenne à laquelle ils ont contribué. Ensuite on pourrait élargir ce cadre politique aux nations européennes. Cela fait longtemps que les Arabes sont liés aux peuples européens, qu’ils ont apporté d’immenses contributions à la culture occidentale, et donc personne ne devrait avoir peur de cette intégration. "
La France, l’Italie, la Turquie, mais aussi l’Allemagne ou les Pays-Bas, la géographie méditerranéenne d’Hannah ne connaît pas de limites. Ce sont les gouvernants, les politiques qui manquent d’imagination et qui imposent à cette fichue planète, des territoires étroits, fermés, repliés sur d’improbables et mensongères quêtes identitaires.

Mais ces rêves, nés dans des cerveaux européens, sont reçus avec suspicion sur les rives non européennes de la Méditerranée, aujourd’hui, comme tout ce qui vient des anciens colonisateurs. Voilà quelque temps, j’ai assisté à une conversation édifiante entre une conseillère de l’Elysée, chargée d’impulser ce beau projet d’Union pour la Méditerranée du président Sarkozy, avec un diplomate marocain. Qu’il y avait loin entre l’enthousiasme de l’une et la réserve polie de l’autre, qui n’arrivait pas à surmonter de son différend avec le voisin algérien…

Écoutons aussi un très grand amoureux de l’Europe, natif du Liban, l’écrivain/journaliste Antoine Sfeir(8) :
« Disons-le sans ambages : l’Europe, pour le monde musulman, aujourd’hui, représente un concept abstrait. Que ce soit l’Europe géographique ou l’Union européenne, entité essentiellement économique en attendant qu’elle devienne une véritable entité politique, ce vaste ensemble n’a pas encore remplacé les Etats Nations que sont la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou encore le Portugal.

N’est-ce pas, après tout, un juste retour des choses ? Au début du XXè siècle, les puissances coloniales ont voulu instituer des frontières dans des régions qui, souvent, n’en avaient pas vraiment connu depuis l’empire de Pharaon ; elles ont voulu créer des Etats Nations à l’image du modèle occidental : il ne faut pas s’étonner alors que ces populations aient du mal à percevoir l’ensemble européen autrement que comme une alliance naturelle entre Etats souverains. »

Et au-delà du monde arabe, de son personnel politique, Antoine Sfeir met le doigt sur un effet miroir : l’Islam impose une vraie communauté, la Oumma, à ses membres, autour d’une langue, d’une pratique religieuse et sociale. Jamais la Oumma ne se divisera, poursuit l’essayiste. En outre, en dépit de la diversité ethnique, le monde musulman a dès le départ une langue prioritaire, et ce, jusqu’à aujourd’hui puisque l’arabe est la langue du Coran. En Europe, au contraire, on parle des langues certes cousines mais bien différenciées.

« C’est une des raisons pour lesquelles le regard porté sur l’Europe n’y voit que des royaumes et des empires divisés.
L’islam, Oumma sans frontières, perçoit l’Europe éclatée en monarchies, Duchés, Baronnies etc… Les Empires se défont au gré des héritages ou des divisions, des conflits et des guerres fratricides. L’islam conçoit alors mal les mutations de l’Europe chrétienne quand lui-même est parvenu à digérer ses déchirures.
Et aujourd’hui, les musulmans regardent l’Europe comme étant une sorte d’agrégats d’Etats qui mettent surtout en commun leurs intérêts. C’est une région qui réussit, qui produit, qui ne cesse de s’enrichir.
Mais c’est aussi une région qui n’a pas de valeurs aux yeux des musulmans. Elle a perdu ses références spirituelles ; elle est devenue a-religieuse. Ainsi, on ne se marie plus, on se « pacse », concept étranger sinon inadmissible en terre d’islam où la famille est véritablement sacro-sainte. L’Europe n’est plus respectable. Le monde musulman en général est choqué. Sur ce point, il se retrouve alors davantage en accord avec les États-Unis où la religion demeure omniprésente. »

Ces lignes sont sévères, elle sont sans doute lucides…

L’EURAFRIQUE

L’Europe comme donneuse de leçons, c’est toujours la même histoire qui resurgit. Les Européens croient leurs idées merveilleuses et généreuses et s’étonnent que les autres n’en veulent pas. Dans les années trente, Richard Coudenhove-Kalergi, un personnage pittoresque, sorte d’héritier fantasque des saints simoniens, pétri de plusieurs cultures familiales, grecque, autrichienne, hollandaise, mais aussi japonaise, prône le métissage comme gouvernance et l’Eurafrique comme modèle géographique et géopolitique, traversée par une Méditerranée nourricière. À l’époque, la suspicion d’un néocolonialisme renforçant la main mise de l’Europe avait été grande en Afrique.
Plusieurs fois relancé et critiqué, ce concept a été remis au goût du jour par le président français lors de son fameux discours de Dakar en juillet 2007. Il s’agissait pour lui d’appeler les jeunes Africains à s’approprier les valeurs et modes européens, une fois que la page du passé aurait été tournée. On sait l’accueil pour le moins mitigé que ces propos ont suscité… C’est sans doute que pour tourner la page de l’Histoire, il faudrait d’abord la lire, ce qui malheureusement n’a sans doute pas été suffisamment fait en Europe, même si notamment la Belgique a ouvert la voie dans ce domaine.
Voici par exemple un extrait de la réponse du président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, M. Koulibaly, dans le quotidien La Voie, à cette invitation eurafricaine de la France(9) :
« Vous nous dîtes : Je vous propose l’Eurafrique.
Vous entrez avec moi dans les bonnes grâces de l’Europe.
Je vous apporte l’Europe comme hier je vous ai apporté l’Esclavage.
Je vous apporte l’Europe comme hier je vous ai apporté la Colonisation.
Le monde, ce n’est pas que l’Europe. Le monde, c’est aussi l’Afrique, c’est aussi l’Amérique, c’est aussi l’Asie. Le monde, c’est ailleurs. Nous voulons choisir librement notre méthode d’y entrer, notre façon d’y participer. Ce n’est pas par dégoût, mais c’est notre intérêt et rien que cela.
L’Eurafrique ? Très bien merci. Mais ça sera vraisemblablement comme par le passé. Au lieu de l’Eurafrique, nous voulons la LibrAfrique »

Peut-être que pour faire avancer les idées généreuses il faudrait aussi renverser la sémantique : imaginons qu’au lieu d’Eurafrique on ait inversé les termes et proposé l’Afreurope ?

L’histoire de la colonisation n’a pas fini d’imprégner l’horizon européen des Africains. Un très joli recueil pour les éditions du Cavalier bleu a rassemblé voilà quatre ans, une série de nouvelles d’auteurs de différents pays africains sous le titre l’Europe vue d’Afrique. Jean Christophe Ruffin, le médecin diplomate, l’a préfacé, et c’est ainsi qu’il commence : « Moi vendredi, toi Robinson. Tel est le principe de ce livre : l’indigène change de camp. Celui que l’on observe, humain peut-être mais avec de mystérieux comportements qui évoquent l’animal, celui que l’on classe, dénomme, interpelle plaisamment cette fois, c’est l’Européen. Félin de race royal, le blanc d’Europe en a vu de toutes les couleurs mais toujours acteur, découvreur, missionnaire, convertissant, civilisant, conquérant. Or voici que dans son dos, le sujet de ses explorations s’est perfidement glissé : il a levé son trépied, vissé une chambre noire, et clac ! il s’amuse à se faire à son tour observateur. Il cliche, croque, dépeint, dévisage, radiographie, dissèque… Convenons que l’expérience n’est pas agréable… » (10)
Effectivement, les images d’Eldorado y côtoient le grotesque ou la tragédie, comme ce vieil homme imaginé par un romancier sénégalais qui raconte une Europe miraculeuse à son retour chez lui, et vit des nuits d’enfer peuplées de cauchemars qui racontent eux une tout autre réalité. Ou ce Béninois qui enterre son ami français en terre d’Afrique en donnant des nouvelles farfelues, inventées, en provenance du vieux continent : « Un collège de scientifiques vient de découvrir quelque chose d’ahurissant : le rire du blanc serait dix fois plus anémié que tous les rires des autres races et régions du monde. Pourquoi ? Parce qu’il est établi que le rire blanc serait complètement aseptisé, policé, tamisé et même coté en bourse. Il appartiendrait désormais à la même famille que les organismes génétiquement modifiés, c’est-à-dire sans vitamine, sans vie et sévèrement chimique. Selon ces mêmes technocrates, on n’a pas encore atteint la cote d’alerte. Car comme pour la vache folle, les décideurs politiques attendent l’explosion du rire fou avant de réagir. »
Tandis que le malgache Jean Luc Raharimanana raconte sa dernière tournée européenne et constate que « la France nous a trop colonisés pour que l’on ait conscience de l’Europe. L’Europe s’offre par les images qu’elle plaque sur ses murs, sur ses écrans, sur ses rêves d’elle. L’Europe se donne à voir, mais ne se livre pas. Elle a oublié de se raconter, sûre de l’impact de son passé et de ses images. D’ailleurs existe-t-elle cette Europe ? »
Il n’est peut-être pas agréable de se voir au miroir des autres, mais c’est salutaire. Et ce ne sont pas, manifestement, les sommets Europe/Afrique, Europe/Amérique latine, ou Europe/Asie, qui changeront l’idée là-bas que ce que nous, prétendus porteurs de civilisation et de damocratie, attendons des autres c’est d’abord leur valeur marchande…

DE L’AUTRE CÔTÉ DES OCÉANS

Je voudrais terminer ce tour d’horizons en élargissant l’angle de vue. Aux antipodes d’abord, en Australie, où l’envoyé spécial en Europe de The Australian, est revenu chez lui avec un (long) reportage d’une grande sévérité. Il n’y a pas plus sévère semble-t-il que les convertis, ancien auropéens adeptes du nouveau monde… Voici ce qu’il livre de son tour d’Europe, en préambule (11) : « Vous devez désormais effacer de votre esprit l’image d’une Europe unie. Qu’y a-t-il de commun entre une France laïque et une Pologne très catholique. Les différences, loin de s’atténuer, augmentent. Les dirigeants européens sont indécis quant à la direction que doit prendre leur épique projet. Il n’y a pas plus d’identité européenne que de modèle social européen. Quant à la zone euro c’est juste une union monétaire, pas un marché commun, unique, comme nous l’avons en Australie ou aux États-Unis. » décrit M. Paul Kelly à ses lecteurs, dans les colonnes d’un journal pourtant tout à fait recommandable.

Heureusement, nous voici sauvés par les Américains, de façon bien inattendue, il faut l’avouer. Dans une toute récente livraison de Time, en pleine crise financière, Bill Saporito a écrit dans la version États-unienne du magazine, un article d’anticipation désopilant (12) : « Voici comment nous sommes devenus les États-Unis d’Europe ! » À partir du plan de sauvetage de l’économie américaine, l’auteur montre que tout ce dont les Américains se moquent dans le système européen, avec une prime pour la France, va bientôt arriver aux États-Unis, parce que c’est la seule façon de sauver le système. « Admettons-le mes amis, nous ne sommes maintenant plus différents de tous ces Etats ouest européens semi socialistes dont nous aimions tant nous moquer… » Qui peut donc prétendre encore que l’Europe s’américanise !

CONCLUSION

Permettez-moi pour finir d’évoquer encore un peu mon histoire personnelle : mon grand-père, écrivain et historien, avait fondé au lendemain de la Première guerre mondiale, et après voir passé sept ans sous les drapeaux, les premières « amitiés franco-allemandes ». Puis, il avait consacré les dernières années de sa vie à élaborer un plan de paix universel qui prévoyait un désarmement total et simultané dans tous les coins de la planète. Mon père, juriste, disparu voilà trois mois, avait mis toutes ses forces à l’élaboration de la charte des droits fondamentaux, vitrine des valeurs européennes. Mais il disait aussi, lors d’un entretien avec une journaliste italienne, « qu’il ne servirait à rien, en tout cas, de vouloir à tout prix uniformiser notre planète, car la diversité, reconnue pour l’Europe dans la Charte, est, ou à la limite devrait être, un facteur d’équilibre et de paix. » Il me semble que l’un et l’autre m’ont appris ceci : c’est que pour aller vers les autres, il faut laisser les autres venir à soi.

NOTES

(1) Voyage d’un Européen à travers le XXème siècle, 1065 pages, Gallimard, Paris, 2008

(2) http://www.passant-ordinaire.com/revue/43-488.asp

(3) http://www.espacestemps.net/document500.html

(4) Notre Europe, avec Nicole Gnessotto, Robert Laffont, 394 p, Paris, 2008

(5) La malédiction de Constantin, Ed Metailié, 252 p, Paris, 2006

(6) Le système méditerranéen, Ed Mille et une nuits, 92 p, Paris, 2006

(7) http://www.lequichote.info/La-geographie-imaginaire-d-Hannah.html

(8) http://www.canalacademie.com/L-Europe-vue-du-monde-arabo.html

(9) http://www.tchadforum.com/node/130

(10) L’Europe vue d’Afrique, Ed du Cavalier bleu, 170 pages, Paris, 2004

(11) http://www.gonordisk.net/article-3031404.html

(12) http://www.time.com/time/nation/article/0,8599,1843168,00.html